La mystérieuse 6ème photo, « La montée des circonstances »

Lors d'une performance audiovisuelle à Arles au théâtre antique, en 1985, le public attendait de voir ce qu'il était venu voir: une photographie. 

Ainsi que l'explique Denis Roche dans le dernier paragraphe de la transcription de la performance, il n'y avait ce soir là pas projeté cette sixième et dernière photographie de la «série» La montée des circonstances.

 

 
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L'idée de « la montée des circonstances » irrigue toute l'oeuvre photographique de Denis Roche. 

En 1985, lors d'une performance à Arles au théâtre antique, les photographies projetées sur l'écran étaient chacune précédée du récit enregistré par Denis Roche des circonstances de sa prise, le public attendant de voir ce qu'il était venu voir: une photographie, qui finalement apparaissait en trop bref pour enchaîner sur un autre récit, une autre photo, jusqu'à arriver au sixième récit, dont la photo ne fut pas volontairement montrée, portant à son comble la frustration du public et ses bruyantes protestations. 

Le texte ci -dessous est la transcription de la performance audiovisuelle donnée aux rencontres d'Arles en juillet 1985. Ainsi que l'explique Denis Roche dans le dernier paragraphe, il n'y avait ce soir là pas projeté cette sixième et dernière photographie de la «série» La montée des circonstances.

 

La montée des circonstances, 6e photo

26 juillet 1984. Orta, Italie.

« C’est une photo faite l’été dernier, en Italie. Nous étions, Françoise et moi, au sommet d’une colline qui borde le lac d’Orta. Sous les arbres, vers midi, au milieu de ce que les Italiens appellent un « sacro monte », ensemble de chapelles contenant des dioramas à usage de piété, et ici précisément consacrées à la vie de saint François d’Assise. Sur le côté, sans être vraiment à l’écart, il y avait un restaurant, presque une guinguette, avec pergola, tables mises avec nappes à carreaux. Comme la pluie menaçait, nous nous sommes installés à côté de la porte d’entrée, tout contre le mur, sous une glycine. Nous étions seuls. Françoise a ouvert un journal et s’est mise à lire. J’ai regardé un moment autour de moi, puis j’ai pris l’autofocus et je suis allé le poser sur une table un peu plus loin, face à nous. Je n’ai pas regardé dans le viseur. Je savais seulement que l’appareil devait nous cadrer amplement, Françoise et moi, la table entre nous, le pied de la glycine à gauche, l’entrée noire du restaurant à droite, et le mur au-dessus. Je savais aussi que la photo allait se prendre à travers les volutes de la chaise derrière laquelle j’avais placé l’appareil. Je me disais : on verra bien.

J’ai enclenché le retardateur et je suis retourné m’asseoir. C’est à ce moment-là que je me suis aperçu, en regardant l’appareil, qu’il penchait vers la droite et que la photo serait bancale. Ça a fait bip-bip-bip en clignotant, et la photo s’est trouvée prise.

Ensuite je suis allé redresser l’appareil avec une pochette d’allumettes que j’ai glissée dessous et j’ai fait une longue série en variant seulement nos attitudes. Mais, tandis que j’opérais, je ne pouvais m’empêcher de penser que j’avais d’une certaine manière « réparé » une erreur en redressant l’appareil et que cet excès de correction se traduirait dans les photos d’une manière ou d’une autre qui, j’en étais sûr, me déplairait. En prenant les autres photos, je pensais à la première et je savais que c’était celle-là que je retiendrais plus tard.

Je ne montrerai pas ici cette photo d’Orta, la photo bancale d’Orta. Il faut toujours tâcher de pousser ses raisonnements jusqu’à leur dernière conséquence.

S’expliquer sur l’idée d’œuvre, de récit, photographique ou autre, c’est faire prévaloir avant tout une pensée diffuse dans son fait comme dans la détermination qui l’anime. Je ne voudrais pas qu’on croie que je réduis la photo au seul récit des circonstances qui l’ont construite, mais qu’on voie ici, tout à coup, dans la manière qu’aura l’écran de rester vide, l’indication que le temps peut l’emporter, que les mots du récit s’émiettent avec lui, qu’il se substitue, par ruse, par l’effet de ma seule ruse, à l’image elle-même, qu’il parle enfin en lieu et place de la photo. En matière de photo, n’importe comment, le temps a toujours le triomphe modeste. Il emporte un moment de notre vie avec lui, fort discrètement, un moment de notre vie amoureuse qui aura été vu sous un angle « bancal ». Mais, comme dit le dicton, il ne l’« emportera pas au paradis ».


Découvre l'exposition

« La montée des circonstances »

de Denis Roche 

La rencontre du Temps et du Beau

du 5 avril  au 2 juin, 2018

 

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