Thierry Grillet about Gisèle Nedjar's portraits.. Thierry Grillet à propos de la série de portrait de Gisèle Nedjar

« Eyes wide shut »

Le regard de Thierry Grillet, auteur, sur la série des portraits de Gisèle Nedjar

Les séries de portraits de Gisèle Nedjar ont la beauté trouble d'études anatomiques impossibles. Car elles documentent, dans une vaste galerie de bustes, des têtes absolument nues, sans aucun autre ornement que ceux que la nature ou le temps ont fait apparaître - comme le morphotype, les rides, ou les accidents de peau. Mais l'originalité de ces études tient à la capture photographique d’un visage qui unit en une réalité paradoxale ce qui ne se rencontre jamais : le sommeil et la veille, le dormeur et l'éveillé en produisant, dans cette hybridation, des faces étranges aux yeux grand fermés. Il n'y a guère que les surréalistes, - le peintre Magritte, l'habitué des accouplements du jour et de la nuit en un unique tableau ou le poète Robert Desnos qui dormait éveillé, et à volonté, au milieu de ses amis - pour offrir le spectacle d’entreprises équivalentes. Mais ici nulle intention de traquer l’obscur enfoui dans les profondeurs. Ni non plus de projet poétique qui s'accomplirait dans l'incongruité. L'artiste, au contraire, inscrit sa recherche, quasi clinique, dans un dispositif sériel, respectant un protocole précis sans être rigide. Tous les sujets se présentent ainsi cou et tête nus, doivent poser en regardant un point fixe, bouche fermée et cligner une seule fois des yeux. Le temps de pose réglé sur trois secondes enregistre sur le cliché en une même image, l’homme qui dort et celui qui veille, avec un léger frémissement, un flou à peine perceptible. Ces suites, comme des variations autour de la tête humaine, ont la précision des séries des premières photographies anthropométriques de l’identité judiciaire inventées par le préfet Bertillon sans interdire toutefois les rêveries physiognomoniques à la manière d’un Le Brun qui détectait dans le dessin de la face humaine, sa vérité animale... 

Comment décrire le trouble typiquement « lynchien » qu’engendrent de telles visions ? La fascination pour le sommeil (et pas le rêve) ce phénomène qui dérobe, chaque nuit, l’homme à lui-même, intrigue depuis longtemps. Car cet état cataleptique où l’être se retire chaque jour, laisse au monde un corps à l’abandon. Sophie Calle avait aussi mené l’enquête, il y a quelques années, sur le mode d’une performance « sociologique », en photographiant toute une nuit des « dormeurs » hébergés dans son lit. Mais ici c’est dans l’instant d’un battement de paupières, et non dans la durée, que la photographe attrape le sommeil. Comme s’ilétait toujours là, tapi en embuscade, derrière chaque être vivant et visible à chaque clignement. Renversement de perspective qu’aurait apprécié Borges, le maître des trompe-l’œil, et qui donne à nos vies la consistance d’un grand sommeil, interrompu régulièrement, comme par effraction, par de rares moments de veille. Est-ce que nous nous appartenons ? Ou bien sommes-nous donc seulement, quand nous sommes là, les fuyards somnambuliques d’un autre monde ? Cette incertitude, qu’on pourrait justement nommer tremblement de l’être – et que le léger flou photographique matérialise -, habite chacun de ces portraits. 

Loin de produire une synthèse entre soi et cet autre qui habite en nous, de celle qu'exaltait le philosophe Bachelard dans ces figures de "dormeurs éveillés", ces portraits au visage double paraissent clignoter. Car tantôt je vois, côté pile, un être aux paupières fermées et tantôt, côté face, le même être, mais les yeux grands ouverts. Comme ces images de plastic qui, lorsqu'on les incline, découvrent une autre figure que celle qu'elles affichaient d'abord. Dans ce tourniquet perceptif qui fait alterner le pile et face des identités, pourtant nul artifice chimique propre au tirage ou à l’exposition lumineuse qui expliquerait ce basculement. Les deux visages, parfaitement superposés, se hantent réciproquement. Qui est le fantôme de qui ? Est-ce le masque mortuaire, qui hante le visage d’un humain bien vivant ? Ou l’inverse ? Cette dialectique de la vie et de la mort, de la présence et de l’absence joue sur le "presque rien" qui fait toute la différence entre les deux états. Comment la vie remplit la chair ? Comment la mort la vide ? Cette interrogation sur l’incarnation paraît nourrir la démarche de l’artiste au point même de croiser les réflexions de théologiens orthodoxes sur la matérialité du souffle dans les icônes du Christ. Est-ce pour cette raison que les cous, lieu de passage du « pneuma » divin, occupent parfois tant de surface dans ces clichés ?

Le travail de Gisèle Nedjar invite naturellement à des considérations sur l’apparence. Nos faces, telles qu’elles apparaissent le jour, ne sont-elles pas les masques, tenus et tendus à destination du petit théâtre social de nos existences ? Avec leur répertoire d’expressions et leur maquillage ? Mais sont-elles pour autant « fausses » au motif d’être artificielles ou superficielles ? Les visages des dormeurs aux traits relâchés et sans apprêt, donneraient- ils donc davantage accès à la vérité de cet être qui git là, dormant ? Question de moraliste que n’auraient pas dédaigné un La Bruyère dans ses Portraits ou ni non plus les concepteurs de Facebook - le « bottin universel des visages ». Car au cœur de nos sociétés contemporaines, et par l’effet d’un médium photographique plus facile d’accès – smartphone etc -, c’est le visage, nos visages respectifs qui triomphent dans une sorte de course folle vers la selfisation du monde : nous voilà tous à nous promener, en portant au bout de nos perche à selfies, nos visages photographiés comme les étendards d’un narcissisme radical…Le travail de Gisèle Nedjar s’inscrit ainsi dans ce contexte et paraît reprendre, à la racine, la question de la face humaine,  en lui donnantune profondeur inédite. Car les questions, comme les émotions, qui traversent une époque n’existent que si elles trouvent à s’incarner dans des « formes » artistiques capables de leur donner consistance. 

Ces portraits, dans leur primitivité, reprennent en effet la question esthétique d’un genre, qui fonde sa légitimité sur la ressemblance et l’identité. Tous ces visages affichent combien, en eux-mêmes, ils différent d’eux-mêmes. Le portrait n’obéit ici donc pas à cette fidélité du « trait pour trait ». Mais qu’est ce qui change au point d’inquiéter l’identité ? Os, chair, matière grise, peau, poils, cheveux, voilà ces têtes-matières dont les visages sont les proues exposées, nues, à autrui. Et à la pointe avancée de ces effigies, il y a le regard. Fermez les yeux et vous fermez la porte. Les êtres sans regard ne sont, paupières baissées, qu’un continuum de chair, une plastique anonyme. Ouvrez les yeux, et voilà que, par lesdéchirures de ce manteau de peau, l’être parait derrière le masque. Proust, dans un célèbre passage de La prisonnière, scrute ainsi ce mystère du visage endormi : "Si les lèvres d’Albertine étaient closes, en revanche, de la façon dont j’étais placé, ses paupières paraissaient si peu jointes que j’aurais presque pu me demander si elle dormait vraiment. Tout de même, ces paupières abaissées mettaient dans son visage cette continuité parfaite que les yeux n’interrompaient pas. Il y a des êtres dont la face prend une beauté et une majesté inaccoutumées pour peu qu’ils n’aient plus de regard". Mais cette beauté se dérobe à l’amour du narrateur, puisqu’elle se retire en elle, prisonnière évadée échappant à son geôlier…

Qu’est-ce qui est beau dans le visage ? La dynamique de cet être saisi dans ce mouvement de sortie de soi ? Ou bien la statique d’une statuaire opaque, conservant son mystère ? Sans doute et l’une et l’autre. Ou encore peut-être l’apparition – la révélation photographique - de l’un et de l’autre. Cette épiphanie et ce retrait de l’être qui palpite ainsi en nous et dont les images de Gisèle Nedjar ont su capter la présence…

Thierry Grillet

 

 

Retrouvez la série de portrait de Gisèle Nedjar du du 27 septembre au 28 octobre 2017 à la galerie Folia dans le cadre de l'exposition « L’intime et l’ailleurs »

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